Lettre d'une petite fille à ses parents
Très chers parents,
Oui, c’est vrai, j’ai l’air, quelques fois, peut-être trop souvent pour vous, de faire la désagréable, la capricieuse, comme vous dites, ou la coléreuse ou colérique, je ne me souviens plus très bien comment vous dites en vous regardant, tous les deux, l’air navré, ou en répondant au téléphone à ceux qui vous demandent de mes nouvelles.
Oui, c’est vrai, il m’arrive de donner de la voix, sont-ce vos oreilles qui se trouvent en souffrance ? Et il m’arrive aussi de faire de la résistance, comme « papy » (attention à la double référence : y a le film et puis, papa, dis à maman que j’ai eu un vrai papy qui a fait la vraie résistance, mais y a longtemps, je crois même que vous étiez pas nés vous non plus. Enfin, quand je dis papy, comprenons-nous bien, c’est un grand grand-papy, qui a eu la mauvaise idée de partir avant que j’arrive : franchement, quelle erreur, rater une fille aussi géniale que moi … Heu ! Vous trouvez que j’exagère ? Pardon, c’est tout de même bien vous qui m’appelez « la plus belle » ! Et ça, je ne l’invente pas, je l’ai entendu, et pas qu’une fois ! Même que ça me plait beaucoup, c’est une jolie petite musique dans mes oreilles, quasiment mozartienne, je dirais, si seulement vous preniez la peine de me faire écouter quelques divines sonates (je pourrais parler de concertos ou de symphonies mais j’aime beaucoup le mot « sonate », il fallait que je le case à tout prix !) … Et voilà, c’est toujours pareil, une fois qu’on a fini de lire ce qui est dans la parenthèse, on a oublié le début de la phrase qui précède… alors maintenant, ou c’est moi qui répète, ou c’est vous qui retournez lire le début et qui sautez la parenthèse pour enchaîner avec la suite … Bon, allez, je me dévoue ! Donc, disais-je, vous auriez pu prendre la peine de me faire écouter ne serait-ce que quelques extraits des œuvres de ce divin compositeur (ça, c’est une de mes mamies qui me l’a susurré à l’oreille, même qu’elle m’a dit que c’était très très bon pour quand on est tout minuscule en train de grandir dans le ventre de sa maman, paraît que ça calme ! Vous voyez ce que vous avez raté !). Mais bon, j’aime bien l’ami Bob, Bob Marley, et puis aussi tous ses potes que j’entends quotidiennement grâce à vous ! Bon, allez, c’est le moment où jamais de vous l’avouer, côté musique, depuis que je suis née, vous m’avez gâtée ! Rien à redire, plutôt à vous féliciter, mes très chers parents que j’aime tant !
A part ça, je dois vous rappeler que c’est pas chose facile de s’adapter à ce monde (vous avez oublié, depuis le temps !).
Moi, j’étais bien tranquille, vraiment peinarde dans le ventre de maman. Un vrai paradis ! Je flottais, je jouais, et hop ! un peu de corde à sauter avec le cordon ombilical, et hop ! un petit peu le pouce dans la bouche...
Tiens, j’entends du bruit, ça c’est maman qui tousse, et puis là, faut que je me rapproche, mais oui, c’est bien la voix de papa… Vous savez, sans vous avoir vus, vous me plaisiez déjà beaucoup tous les deux parce que je sentais que moi aussi, sans que vous m’ayiez vue, vous m’aimiez déjà et ça me donnait encore plus envie de jouer. Qu’est-ce que j’ai fait comme pirouettes, vous avez pas idée ! Enfin, si, maman, quand elle avait son ventre qui bougeait dans tous les sens !
Et puis un jour, sans prévenir, sans crier gare, boum, le raz de marée, le tremblement de terre, non, plutôt de mer/ mère) ! Au revoir la quiétude, bonjour le stress ! Ballottée de tous les côtés, tout d’un coup engagée dans un tube pas très élastique à mon goût, pressurée, je vous jure, je suis pressurée !
Finalement quand je peux sortir du tube c’est pour me prendre de la lumière plein les yeux, Aïe, ça pique ! J’ai froid, et un ouragan s’est engouffré dans mes petits poumons tout repliés, mais ça fait mal, attention, je vais hurler, parce que vraiment trop c’est trop ! Si c’est comme ça que vous m’accueillez, je préfèrerais retourner où j’étais ! Moi aussi, j’aurais bien aimé un petit coup d’anesthésie, comme pour maman ! Maintenant je connais très bien toutes les sensations « ennemies », depuis ce qui fait juste un petit peu mal à ce qui fait très très mal, ce qui fait juste un petit peu peur à ce qui fait très très peur !
Depuis que j’ai quitté mon petit coin de paradis, j’essaie constamment de m’en recréer un autre. Et pour ça, vous savez me donner tout ce qu’il me faut : encerclée par vos bras, serrée contre vous, avec vos jolis mots dans mes oreilles et tous vos gros bisous d’amour, voilà mon nouveau paradis !
Seulement, faut bien que je vous le rappelle, y a tout le reste, et ça peut vite devenir un enfer ! Tenez, y a tous ces bobos qu’il faut constamment essayer d’éviter : se cogner la tête, se pincer les doigts, se couper, se faire piquer par les bestioles, tomber de la chaise, du lit, de la poussette ! Franchement, c’est marrant de marcher, de sauter, de courir, mais combien de fois ça se termine par terre avec une grosse bosse ou la peau qui saigne, c’est franchement pas marrant ! Et c’est pas tout ! Y a en plus ces fichues dents qui sont pas foutues de pousser sans me faire un mal de chien !
Bon, vous voyez bien que j’ai plein de bonnes raisons de faire la désagréable à certains moments !Faut pas m’en vouloir, faut juste me rassurer et me faire vos gros câlins que j’aime tant ! Parce que, franchement, quand j’ai mal ou que j’ai peur, que j’ai pas faim ou que je suis très fatiguée, faut surtout pas vous imaginer que je fais la capricieuse, ça c’est des idées de grands, pour nous les petits, ça marche pas comme ça : on peut pas boire et manger à la demande, c’est notre corps qui commande, et il est très intelligent celui-là : s’il est pas en bon état de marche, il évite de se surcharger avec des aliments ! C’est pas comme vous les grands qui pouvaient vous empiffrer tout simplement parce que vous êtes tristes ou frustrés.
Mes très chers parents, je vous aime comme si je vous avais choisis parmi quelques millions de candidats… pour vous dire si vous êtes « chouets » (oui, ça doit pas s’écrire comme ça mais je ne veux pas que vous confondiez avec la copine du hibou, madame la chouette !).
Mais, en vérité, c’est peut-être vous qui m’avez choisie dans le magasin à bébés parmi quelques millions de petites filles parce qu’à vos yeux, c’était moi la plus belle !
Quelle belle vie nous avons ensemble ! Je veux vous le dire pendant que je suis toute petite au cas où ça serait un peu plus compliqué quand je serais plus grande !
Gros gros bisous !
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