La voix de Dan
DES VOIX ET DES VOIES
Première partie : Chapitre 4 : La voix de Dan
Non, je ne vais quand même pas vous faire le coup, ni me le faire à moi-même ! Vous savez, le coup de celui qui vient de mourir et qui voit le ruban de sa vie se dérouler devant lui… Parce que, comme moi, vous en avez vu une sacrée flopée de ces films où l’automobiliste qui vient de faire sa cascade dans un ravin, l’aviateur qui s’est écrasé au sol, l’innocent qui s’est fait flinguer au coin d’une rue sombre… légère fumerolle qui s’élève au-dessus du corps inanimé… et hop, changement de décor ! On a eu droit au véritable paysage paradisiaque, authentique, et pour cause !... au grand saint Pierre ou au Dieu suprême, lui-même, en personne, sur fond de nuages blancs !... ou encore, flottant au-dessus du lieu sinistre, l’ange secourable aux grandes ailes immaculées et au corps, non pas asexué et poupin des icônes d’église mais curieusement plus proche des sylphides, naïades et autres déesses que depuis la plus haute antiquité nos artistes ne se lassent pas de sculpter ou de peindre !
Bref, en ce qui me concerne, rien de tout ça, et pourtant ! Pourtant, il y a un instant, j’en suis certain, j’étais allongé sur mon lit, dans ma chambre… Réveillé par les aboiements de mon chien, je venais juste d’ouvrir péniblement une paupière pour jeter un œil (c’est le cas de le dire !) sur le réveil… cinq heures ! Le cyclope referme sa paupière fermement décidé à se rendormir au plus vite !
Que s’est-il passé à cet instant précis ? Je n’en ai aucune idée.
Je ne sais pas où est passé mon corps, d’ailleurs je ne vois ni n’entends rien, seules mes pensées et mes ressentis intérieurs sont là, et bien là, je dirais même à un niveau d’intensité que je n’ai jamais connu et que j’aurais été bien incapable d’imaginer « avant »!
Et j’éprouve le besoin irrépressible d’exprimer tout ça, pas du tout pour me rassurer, car curieusement je n’éprouve aucune inquiétude, je dirais même que je me trouve dans un état de calme, de sécurité tranquille… peut-être s’agit-il de ce que certains appellent la sérénité, bref, un état comme je n’en ai jamais connu « avant » !
En vérité, pour ne rien vous cacher, en ce moment même, (mais que signifie « moment » dans ce que je suis en train de vivre ?), je sais, (mais ne me demandez pas comment je le sais, je n’en sais rien, c’est comme ça c’est tout !), je sais avec certitude que je suis en train de parler à quelqu’un, enfin, parler, oui et non, disons que mes pensées, mes ressentis sont recueillis directement, je veux dire d’esprit à esprit, enfin, quelque chose comme ça !, par une personne vivante sur cette chère planète Terre. C’est elle qui écrit et c’est donc grâce à elle que vous lisez mon message. Et oui, tant pis pour vous, il va falloir vous y faire ! Je m’y fais bien moi ! Car vous vous doutez bien que ça fait un bon moment que je me demande si des fois, sur cette chère planète, y aurait pas un cadavre dans un lit, dans une chambre d’une maison que j’ai très bien connue ! Mais, rassurez-vous, on ne va pas faire dans le pathos !
Non, en fait il s’agit à présent de savoir ce qui va le plus vous intéresser : mon histoire de vie, qui n’attend qu’un petit signe pour se dérouler, ou bien cette « dimension » où je me trouve ! Parce que, finalement, passé le premier mouvement de refus de l’intangible, l’invisible, malgré l’impossible déni de la matérialité et de ses lois, finalement, ça vous intéresse au plus haut point de connaître ce qui se dit et s’écrit à propos de tout ce qui n’est pas la réalité basique terrestre ou ce que vous prenez comme telle ! Vous le savez bien, même parmi ceux qui se targuent d’être rationnels, cartésiens (excusez-les, monsieur Descartes, c’est pas sûr qu’ils aient bien compris votre foisonnante pensée), et qui rejettent officiellement tout le hors-cadre, métaphysique, ésotérique, et tutti quanti, il en est qui, seuls avec eux-mêmes, s’octroient quelques incartades : cartomancie, numérologie, astrologie, magnétisme, après tout, quand l’avenir professionnel ou la santé sont en jeu, on peut bien essayer de se faire aider car, comme disent les sceptiques pour l’homéopathie, si ça ne fait pas du bien, ça ne fait pas de mal !
Moi, « avant », je faisais partie des ultra matérialistes, la science, rien que la science, la vraie, la dure, celle qui prouve, qui démontre à coups de protocoles reproductibles donc totalement fiables ! A présent seulement, je sais que ma sécurité c’était « avoir les pieds sur terre », le ciel, pas pour moi, trop peur ! La réalité ça devait être perceptible par les cinq sens et puis point barre ! Tout le reste je ne voulais pas savoir, et surtout, que les gens qui s’y intéressent se taisent en ma présence ou se tiennent à distance, valait mieux pour eux !
Je les traitais de stupides, et pire que ça même, et « là », (je ne peux pas dire « aujourd’hui »parce que je ne sais pas comment « ça marche » dans mon nouvel univers !), c’est moi (enfin plutôt celui que j’étais) que je trouve stupide !
Finalement, c’est décidé, je vais commencer par ma vie, parce que, dans le genre instructif, y a pas mieux !
Il faut que je vous dise, mais vous devez déjà l’avoir compris, que dans ma nouvelle réalité, je jouis de facultés que je qualifierais de supérieures en cela que je bénéficie d’une lucidité parfaite à mon égard ou plutôt à l’égard de qui j’ai été « avant ».
Avant, c’est jusqu’à cette phénoménale bascule dans ce que je suis à présent et dont je ne peux pas encore vous dire grand-chose (mais ça viendra, j’en suis certain !). En revanche, qui j’ai été avant, alors ça, c’est d’une clarté éblouissante qui risque de vous paraître très vite affligeante mais je vous aiderai à développer la compassion nécessaire pour que vous puissiez toujours avoir cet élément de référence indispensable pour comprendre la nature humaine : les pires comportements relèvent de la PEUR soigneusement entretenue par l’Ego lorsqu’il réussit à prendre le pouvoir. Seul maître à bord, il contrôle tout, y compris la personne elle-même : la détournant de ce qu’elle a de plus beau et de meilleur en elle, il l’entraîne inexorablement dans la chute vers ce qu’il y a de plus noir, de plus moche et de plus absurde : sa propre perte.
Si vous voyiez celui que j’ai été comme je le vois, sans doute vous vous exclameriez « quel grand con, conard ou salopard… » enfin, quelque chose comme ça. Mais moi, avec ma toute neuve lucidité, je dis « pauvre de lui qui s’est fourvoyé sur le mauvais chemin » où il s’est meurtri à toutes les épines de tous les chardons sans aucune écoute ni gratitude pour tous ceux qui par amour ont accepté les mêmes meurtrissures pour l’accompagner et tenter de l’entraîner sur une autre route !
« C’était moi, cet affreux jojo ! Mais comment est-ce que j’ai fait pour ne rien comprendre ? »
J’ai été ce handicapé, sourd et aveugle… côté cœur. Toute une vie, prisonnier du tout puissant ego… J’ai construit ma forteresse, j’ai laissé entrer uniquement ce qui m’arrangeait bien, et si parfois je suis allé prendre, voire dérober de quoi satisfaire mes désirs, j’ai passé le plus clair (je devrais plutôt dire « sombre ») de mon temps retiré à l’intérieur de la forteresse, et à faire en sorte qu’on ne vienne pas me déranger (en vérité, mon expression favorite alors c’était « ne pas me faire chier », pardon pour vos chastes oreilles et, comme je ne l’ai jamais fait auparavant, pardon à celle qui a eu le courage de tout supporter). Et tenez, puisque j’y suis, voilà ce que j’aurais dû lui dire à Elle, pendant qu’il en était encore temps.
« Pardonne-moi, ma chère, je me conduis comme un gros égoïste. Je ne m’intéresse qu’à ce qui me plaît (à croire que tu ne me plais plus, ça c’est ce que tu dois ressentir !). Je consacre tout mon temps à mon activité favorite et je délaisse tout, toi et le reste. Et, de fait, te voilà toute seule pour supporter toutes les contraintes ménagères et « jardinières », et ça fait beaucoup et ça fait certainement beaucoup trop. Et je me permets en plus de me faire servir comme un prince ! Je me doute bien que tu dois te sentir mal aimée ou même pas aimée du tout d’autant plus que je ne te prends plus jamais dans mes bras, que ces dernières années j’ai tout fait pour te repousser loin de moi, te tenir à distance de façon à ce qu’il n’y ait plus de contact entre nos corps, même pas un baiser de temps en temps, plus aucune relation sexuelle. Je me doute bien que si je ne vivais pas 24h sur 24 à la maison tu serais persuadée que j’ai une ou des maîtresses. Je suis incapable de te dire pourquoi j’en suis là, comment je réussis à ne pas me demander comment tu supportes le poids de toutes ces frustrations, comment tu fais pour ne pas succomber sous le poids de la tristesse qui ne doit pas manquer de t’envahir, te submerger même par moments.
Je ne pense pas que je ne t’aime plus, si quelque chose venait mettre en péril ta vie, j’en serais très affecté. Peut-être, parce que j’ai si mal vécu ma mise à la retraite forcée, grâce à mon activité favorite, je me suis créé mon univers personnel, un cocon dans lequel je me sens bien, à l’abri de tout ce (et ceux) qui pourrai(en)t me déranger, me perturber, bref, selon mon expression préférée, « me faire chier ».
Si j’osais m’intéresser un instant à toi, je verrais que ta vie au quotidien est d’abord faite de contraintes, que venir à bout de toutes les tâches te prendrait tout ton temps si tu ne consentais quelques infractions à la sacro-sainte règle du « tout ranger tout nettoyer toujours », unique possibilité de récupérer pour toi quelques espaces de ce maudit temps.
Si j’osais m’intéresser à nous deux, je verrais que notre relation n’est pas une relation mari/femme, amant/maîtresse, ami/amie et je me demanderais ce qu’elle est.
Si j’osais me regarder moi bien en face, je me rendrais compte que je suis devenu ton prédateur : je te garde près de moi pour mon intérêt personnel comme les fourmis élèvent les pucerons pour leur sucer le sang.
Je prends mais je ne donne pas : pas d’amour, de tendresse, de gentillesse, de soins, de sourires, de baisers, d’amitié, de complicité, de coopération, de respect, d’estime, de joie, de légèreté, de douceur. La seule chose que je te donne avec largesse c’est ma mauvaise humeur, voix qui s’emballe, regard qui tue, autant de coups de couteau dans ton cœur sensible.
Si j’osais, je m’avouerais combien je peux être rustre, abrupt, rugueux, cinglant sans une once de patience, d’empathie, de générosité.
Si j’osais l’introspection, je découvrirais que mon mode de fonctionnement découle d’une programmation fondée sur un postulat implicite, jamais formulé : en tant qu’homme j’assure la maintenance des structures et infrastructures, réparation, entretien, réfection des véhicules et de l’habitat, ce qui peut occasionner un important investissement physique dans de gros chantiers, par conséquent je suis dispensé « ad vitam aeternam » d’être délicat, prévenant, serviable, soucieux du bien être de l’autre. En revanche, ce serait bien que ma petite femme, ma bobonne, soit comme ça, elle, d’autant plus que ce sont quand même bien des qualités féminines, qui oserait dire le contraire !
Et moi, je suis un homme, un vrai et fier de l’être, avec tout ce qu’il faut dans le caleçon pour en attester ! Et, s’il vous plait, que les femmes arrêtent de nous faire chier avec leurs jérémiades et leurs valeurs à la con ! Si elles veulent pas comprendre qui et comment nous sommes, tant pis pour elles, qu’elles se démerdent, c’est leur problème ! Non mais, quand même, on va pas se laisser marcher sur les arpions par des petites merdeuses qui voudraient refaire le monde ! Rien à foutre, temps perdu, sentimentalisme et romantisme de chiottes ! On va quand même pas s’encombrer du fatras des affects ! Une bonne érection, un bon coup de queue, un orgasme vite fait bien fait, et vogue la galère ! Qu’est-ce qu’elles ont ces femelles à en vouloir toujours plus, et moins comme ceci, et un peu plus comme ça, Chier, elles font chier, tellement qu’on finit par préférer stopper net la sex-machine et ne plus baiser du tout ! Ouf, repos, tranquillité, amen !
Et oui, le pêtage de plombs, sursaut de la bête blessée, ça rend grossier, ce fut une de mes réalités d’avant, il fallait bien que je vous en offre un échantillon !
Ainsi, j’avais bâti de quoi me sécuriser, certes, mais aussi de quoi m’emprisonner. De quoi la faire souffrir, Elle, qui ne voulait surtout pas le confinement d’une geôle, qui aspirait aux grands espaces ouverts sur les richesses du monde et de l’Humanité, qui voulait se réjouir d’offrir ses propres richesses et recevoir celles des autres. Là était pour elle la vraie vie, la véritable nourriture… Sevrée, je l’ai continuellement sevrée, frustrée, pénalisée. Pardon, ma belle, comme je regrette ma cécité, ma surdité, ma lâcheté… Je n’ai pas vu ta lumière, je n’ai pas entendu ta musique, mais j’ai profité et abusé de ta générosité, ta patience, ton inépuisable capacité à donner et à pardonner. J’ai beaucoup pris et peu donné, je crois même que, sur le tard, j’étais même pas mal radin. Je t’ai malmenée, de toutes les façons et souvent, beaucoup trop souvent… Et le comble, c’est que je me suis privé du meilleur que la vie m’offrait. Initiatrice, oui, tu aurais pu être mon initiatrice aux beautés du monde, des humains, de la vie, si j’avais osé la confiance.
Peut-être m’aurait-il fallu une mégère non apprivoisée pour mater et remettre dans le droit chemin le mauvais garçon que j’étais !
Peut-être qu’une expérience radicale… par exemple… un jour comme les autres, au moment où je songe à mettre les pieds sous la table et à prendre tranquillement le repas que je n’ai jamais eu à préparer, de toute ma vie (c’est pas beau, ça ! toujours une femme pour me servir, ma mère ou ma femme, dans la gêne y a pas de plaisir !)… pas de couverts, pas d’assiettes, pas de plats… Qu’est-ce qui se passe ? Où elle est ? Qu’est-ce qu’elle fout, bordel ! Et je me vois bien en train de l’appeler, enfin, de brailler son prénom comme un malade… Quand est-ce qu’on mange, merde ! Tour de la maison (et elle est grande !), tour du jardin (et il est encore plus grand !)… Putain, c’est pas vrai ! Y a pas sa voiture ! Encore à tchatcher avec sa sœur, je parie ! Comme si elles ne se voyaient pas assez souvent, les courses toutes les semaines, le téléphone tous les jours… Fait chier !
Le temps passant, la colère, la hargne auraient fait leurs ravages, mais, à la nuit tombée et après les coups de téléphone donnés à toute la famille et à toutes les amies, que serait-il advenu à l’homme excédé ? Peur de l’accident, hôpitaux, gendarmerie ? A quel moment le premier soupçon va émerger, dans la nuit, le lendemain ? Sous quelle forme ? Peur qu’elle soit morte ou peur qu’elle soit partie ? Laquelle des deux est la plus terrible ? La moins supportable, acceptable ?
Ma douce, ma tendre, si tu m’avais obligé à vivre ça, est-ce que tu m’aurais donné l’occasion d’ouvrir mon cœur et de découvrir dans quels errements j’avais relégué ma vie ?
Franchement, je ne sais pas.
Mais toi, ma très chère, y as-tu pensé ? Quand tout était tellement difficile et douloureux que tu ne pouvais pas faire autrement que te sentir victime, impuissante victime, innocente victime parce que tu étais coincée dans une situation où continuellement, malgré tes efforts et bien que tu te débattes comme une presque noyée pour ne pas couler définitivement… oui, tu sentais bien que toujours revenait la même situation d’impasse, cul de sac, voie sans issue… partir ou rester, c’était de toute façon être seule – et tu voulais par-dessus tout, partager- parler ou se taire, c’était demeurer dans la confusion, l’incompréhension – et tu désirais la clarté, la limpidité ! Ce que tu as toujours voulu c’était la qualité de la relation, et pour toi, ça devait passer par la communication facile, l’échange, le partage… des mots, des sourires, des caresses… Pour toi, être une femme en compagnonnage avec un homme, c’était SE RENCONTRER, c’était compléter tout son quota féminin avec le masculin, ça devait être se sentir plus grande, plus forte parce que entière, entièrement soi-même grâce au cadeau que l’homme avait à lui faire ! Et l’homme que j’étais n’était pas capable de te faire ton cadeau, il ne pouvait pas plus d’ailleurs recevoir le tien : trop peur !
Alors, vois-tu, je comprends le sens et la nécessité de ce que je suis en train de vivre : il était temps que tout s’arrête pour celui que j’ai été car dans la sclérose la vie ne peut plus s’exprimer.
Je ne sais toujours pas si je suis mort sur terre mais ce que j’ai découvert valait bien ce détour : je ne suis pas l’être que je viens d’évoquer, celui-là est sous contrôle de l’ego ; ce que je suis vraiment c’est une conscience forte et limpide qui est connaissance et liberté : elle me délivre de cette vieille prison dans laquelle j’étais enfermé et je suis certain que je suis prêt à me lancer sur un nouveau terrain de jeu pour expérimenter une vie totalement différente dans laquelle j’accorderai la première place à ma conscience et je n’accorderai à l’ego que le rôle qui est le sien, un outil.
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